***
"Il viendra un jour où les images remplaceront l’homme et celui-ci n’aura plus besoin d’être, mais de regarder.
Nous ne serons plus des vivants mais des voyants."
André Breton
35 000 ans que l’homme utilise l’image. Un siècle qu’il entre petit a petit mais inexorablement dans la société de l’image. Malgré ce terme énormément utilisé à l’heure actuelle, l’homme n’a pas tout a fait fini cette mutation qui le fera entrer dans cette civilisation de l’image.
***
Rituel magique, performance, mémoire ? Les premiers dessins, qui dès le début utilisent l’abstraction, forment une protoécriture (notamment sur des galets, dans la culture azilienne il y a 10 000 ans). Comme le montre Marie-José Mondzain, les peintures rupestres sont un « autoportrait non spéculaire », qui par la main posée et la bouche qui crache la couleur ("parle" symboliquement) constituent l’homme en tant que spectateur et sujet du monde. Le pictogramme et l’idéogramme sont les prémices d’une écriture universelle, encore et plus que jamais utilisés aujourd’hui. L’écriture naîtra de ces signes vers 3300 ans avant JC ; c’est donc par l’image que l’humain a pu se constituer en tant qu’homme.
Il faut noter qu’aucune civilisation n’a utilisé l’image pour imiter le réel : la perspective, par exemple, n’a jamais été représentée jusqu’à la Renaissance. Ceci fait penser au mythe de la caverne de Platon, qui dénonçait l’alienation par l’illusion du simulacre ; faut-il voir que ces civilisations antérieures étaient plus sages que la notre ?
Le Primitif, tout comme l’enfant, passe donc de la sensation à la représentation puis à la symbolisation ; l’enfant de nos sociétés industrielles apprend d’ailleurs à appréhender le monde par les images, et par là apprend également l’abstraction de l’image.
La psychanalyse a su démontrer que derrière la vision, il y avait la pulsion. La pulsion scopique, le désir de voir, induit le savoir (le « ça » voir) ; on pourrait l’illustrer par le terme de « théorie de la mallette noire » en référence au film noir comme Pulp Fiction, où la fameuse mallette qui n’est jamais ouverte laisse le spectateur dans le désir de voir et savoir ce qu’elle contient. Le savoir est lié au voir : Merleau Ponty confirme cette approche avec le « chiasme du visible », montrant que le sujet qui voit se voit lui-même dans le monde ; le regard est donc bien ce qui constitue l’homme en tant qu’être. Le regard est permis par la lumière, et donc par le feu à l’origine ; on peut observer chez Bachelard et dans de nombreuses myhologies ce lien entre feu et connaissance. Regis Debray parle lui de l’eau et de la fonction narcissique du reflet, liant image et pensée, et montre ainsi la « supériorité médiologique de l’image ».
Si l’image a très probablement eu une fonction magique à ses origines ainsi qu’une fonction de langage, on retrouve encore à l’heure actuelle ces 2 paradigmes : la magie de la photo, immortalisant l’objet, le talisman de la vidéosurveillance qui est sensé nous « protéger », ou encore la fonction chamanique de la télévision, qui rassemble tous les spectateurs comme jadis les habitants sur la place du village. Dans ue civilisation industrielle, la magie est la technologie (cf. l’apocalypse de la prédiction du BUG de l’an 2000...). La fonction langage elle, est plus que nécessaire dans une mondialisation requièrant une compréhension universelle, avec par exemple la signalétique, les pictogrammes ou l’image témoin du reportage...
L’image a évolué au fil des siècles sans jamais perdre ses 2 fonctions, passant du cultuel au culturel ; l’axe de rotation se situe à la Renaissance, avec l’avènement des sciences qui propulse l’homme au centre du monde ; l’image représentera la perspective et se mettra à concurrencer le réel et le sacré, amorçant le début de cette civilisation de l’image dont nous approchons.
Si l’homme passe de la préhistoire à la civilisation par l’écriture, il passe de l’animalité à l’humanité par l’image. L’image est ce qui a permit à l’homme de se constituer en tant que sujet et à l’humanité de se constituer en temps que civilisation. Si un outil (la pierre, le nucléaire...) peut construire il peut aussi détruire. Ce même outil qui nous a construit pourrait-il nous détruire ?
L’environnement détermine notre psychologie, notre perception et donc nos sens. Par exemple dans certaines civilisations et tribus, l’environnement rond fait que leur perception, adaptée à un autre champ visuel, ne percoit pas les illusion d’optique de profondeur. Selon M.Mc Luhan la technologie bouleverse l’utilisation de nos sens et implique de profonds bouleversements, y compris biologiques. L’imprimerie a ainsi développé le sens de la vision au détriment de l’ouie ; les ethnologues confirment que l’écrit modifie les comportements sociaux au sein de la tribu. Nous ne serons donc dans la civilisation de l’image que lorsque notre corps même aura intégré ces nouveaux processus de perception. C’est ce que prophétise le film « Videodrome » de D.Cronenberg, où le héros voit son corps modifié par la télévision.
L’image dans les media audiovisuels, par ses effets et son utilisation (plans rapides, montage alterné...), implique des réponses biologiques (comme la réponse d’orientation de l’œil attiré par le mouvement) et provoque l’hypnose, ce qu’on peut évoquer comme « viol de la perception » et qui a pour résultat de créer le processus de « sidération » décrit par la psychanalyse. L’analyse par M.McLuhan du mythe de Narcisse, en état de torpeur face à sa propre image, confirme cette approche.
Regis Debray défini 3 ères des media dans l’humanité : la logosphère, ère de la symbolisation, retranscription de l’invisible, la graphosphère, fondée à partir de la Renaissance sur la représentation du visible et enfin la vidéosphère, ère non plus de représentation mais de simulation. Elle est illustrée par la vidéo et la puissance du direct, qui est simulation de vécu instantané. C’est la pulsion scopique poussée a son paroxysme , un eternel « je veux voir », instinct gregaire, sensation de participer à un événement collectif, concept d’ici et maintenant, et fascination du hasard sur l’ordonné.
Certaines conséquences de la vidéosphère sont que le Visible devient le Vrai, que l’événement n’existe que s’il est retransmis (ou qu’on le crée en le retransmettant), ou encore qu’elle provoque l’amnésie puisque tout ce qui n’est plus en direct n’existe plus.
Peu à peu les media glissent de leur fonction cognitive vers le spectaculaire ; deux penseurs ont critiqué cette société qui se tourne inexorablement vers le spectacle : Rousseau et Guy Debord. Rousseau initie une critique de la distraction au sens Pascalien (se distraire de soi-même), de la corruption de l’imagination qu’entraîne le spectacle mais également de la destruction du lien social qu’induit le spectacle, au contraire de la fête. G. Debord dans son film La société du spectacle évoque les mêmes critiques mais avec une approche socio-économique, le spectacle étant l’instrument du pouvoir, « langage sans réponse » et « gardien du sommeil d’une société qui n’exprime que son désir de dormir », méprisant le spectateur.
C’est principalement la technologie qui permet à l’image de se répandre, grâce par exemple à la vitesse de représentation jusqu’ici exclusivité de l’écriture. L’image désormais est un outil utilisé pour des dizaines d’applications :
- Image spectacle
Image divertissement
Art
Image « éducative »
- Image outil
medecine, mode d’emploi, shéma... - Image memoire
archives
Image souvenir (vacances>>clé de la memoire)
Image temoin (reportage)
- Image langage
Image communication, signe, symbole...
Image de « marque » : apparence
- Image fantasme (=magie)
Ex : pub d’Etat « changeons notre regard sur la banlieue » : on n’agit plus sur le réel mais sur l’image.
- Image masque : Cacher et montrer. Comme le théatre de la renaissance présentait les mêmes personnages grâce à leurs masques, nous utilisons sans cesse des stéréotypes visuels.
Ex : le cadrage du journaliste ne se fera pas pour retranscrire une réalité, mais pour la rendre vraisemblable et coller aux stéréotypes visuels (cf. la notion de « paysage ethnographique de nos cerveaux » in Monter Sampler)
- Image arme :
Image contrôle : vidéosurveillance, (chaîne publique de surveillance aux USA, video dans hall d’immeuble retransmise dans les appartements...)
Image propagande : le cinéma et la télévision utilisent l’image pour propager un mode de vie, des valeurs (cinéma nazi, russe, hollywoodien, séries TV américaines financées par le congrès pour diffuser des messages, chaîne d’info France 24 pour diffuser « la vision de la France » etc...).
On verra comme illustration de cette guerre des images les images fabriquées par l’armée US lors des guerres du Golfe (fausse infirmière du Koweit, affaire Jessica Lynch...) et le crash des deux avions sur les tours de New York qui a été pensé et mis en scène, de manière à ce que les caméras se braquent sur l’ immeuble après le crash du premier avion ; l’arrivée du deuxième avion allait donc provoquer en direct le tout premier attentat audiovisuel de l’Histoire, démultipliant son impact.
Les images font plus que décrire le présent, elle lui donne forme, le transforme et le forme. L’intérêt de savoir décoder et utiliser les images ne s’arrête pas à la simple compréhension du réel ; il en va du sens de l’histoire ; car en façonnant l’actualité, l’image prépare l’histoire ; s’ajoute à cela le problème de l’archivage, du choix et de la sauvegarde de ces supports mortels. Que restera-t-il dans les générations futures de notre civilisation de l’image ?
Puisque entrés dans la videosphère, ère de la simulation et donc du simulacre évoqué par Platon, repris par Deleuze, nous serions donc retournés dans la caverne, pour contempler les ombres sur le mur en croyant que ce que montre la télévision, c’est le réel. Comme la philosophie est née du refus de la manipulation du langage par les sophistes, une nouvelle pensée utilisant les images pourra naître de ce même refus ; il ne tient qu’à nous d’en prendre conscience, et de dépasser le caractère éminemment évident et hypnotique du langage des images.
Joris Sulivan
SOURCES
Ignacio Ramonet, Propagandes silencieuses
Marshall Mc Luhan, Pour comprendre les médias
Merleau Ponty, Phénoménologie de la perception
Enrico Fulchignoni, La civilisation de l’image
Phillipe merieu : http://www.meirieu.com/ARTICLES/IMAGES.pdf
Rousseau : http://pierre.campion2.free.fr/montier_rousseau.htm
Guy Debord « La société du spectacle »
Watkins Peter, Media crisis
Regis Debray Croire voir faire
Yan Beauvais (Dir) Monter Sampler
Télérama 14/01/2006 P.76 « la voix de la France en léger différé... »
Gaston Bachelard, La psychanalyse du feu
Jean Collet, La création cinématographique face aux médias, in Encyclopédie Universalis 1993 P.491,
Marie José Mondzain, Conférence « Qu’est-ce que voir une image ? » (les amphis de France 5)
David Cronenberg, Vidéodrome
L’Image Laurent Lavaud (Dir), Flammarion,1999
http://www.michelcartier.com/McArticleB.php3 ?id_article=267
Extrait du compte rendu d’Alain Jouffroy sur le volume de Régis Debray, "Vie et mort de l’image", Gallimard, Paris, 1992, 420 pages, paru dans le Monde Diplomatique de janvier 1993
Martine Joly, L’image et les signes




Tricycle